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Pourquoi Arendt importe

Pouvoir commencer et recommencer, avec toi : les modalités de l’émancipation inspirées par Arendt. Le cas du suffragisme anglais 1890-1914

Myriam Boussahba-Bravard (LARCA-UMR8225, université  Paris Diderot)


Le « pouvoir commencer » d’Hannah Arendt dans  Qu’est-ce que la politique ?[1], instaure la liberté de chacun-e comme postulat, non pas contre, mais en dehors de toute circonstance historique :

C’est à l’agir qu’il revient en particulier de déclencher des processus dont l’automatisme ressemble ensuite beaucoup à celui des processus naturels, et c’est à lui en particulier qu’il revient de prendre un nouveau commencement, d’inaugurer quelque chose de neuf, de prendre l’initiative.(…) le miracle de la liberté consiste dans ce pouvoir commencer, lequel à son tour consiste dans le fait que chaque homme (…) est en lui-même un nouveau commencement.[2]

« L’agir » souligne aussi que les groupes en recherche d’émancipation ne sont pas seulement des victimes, mais aussi des agents car ils participent à leur propre émancipation et en leur nom propre ; pour le dire autrement, l’agir personnel et collectif d’Arendt consolide la geste politique du groupe militant pour son émancipation. Enfin, l’émancipation comme revendication détermine un nouvel espace constitué de la pluralité humaine, espace émancipatoire qui construit l’argumentaire politique nécessaire:

La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les-hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur-à l’homme. Il n’existe donc pas une substance véritablement politique. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation […] La politique organise d’emblée des êtres absolument différents en considérant leur égalité relative et en faisant abstraction de leur diversité relative.[3] 

D’abord, j’évoquerai la légitimité de ma démarche qui emprunte à Arendt pour travailler sur un objet historique, celui de l’émancipation des Anglaises entre 1870 et 1914, le suffragisme. Cet emprunt est à la fois pragmatique, intellectuel et thématique. Ensuite, j’aimerais montrer combien le « pouvoir commencer » d’Arendt aide à formaliser une perspective interprétative qui s’avère très intéressante dans ma recherche. Comme ce prélèvement chez Arendt perdure, je le déclare constitutif de mon objet, le suffragisme. Cet emprunt pérenne permet de justifier à la fois le désir d’émancipation d’une personne pour elle-même, mais aussi pour chaque personne d’admettre que ce désir est aussi chez l’autre. Dans le cas du suffragisme (et d’autres campagnes d’émancipation liées au genre, à la couleur de peau, à l’orientation sexuelle ou à la classe), l’altérité est un fait pour celles et ceux qui militent pour l’émancipation tandis que ceux qui s’y opposent généralement la refusent. Ils refusent la relation avec les contestataires, relation constitutive de la politique. Ce faisant, ils dénient à ces dernières, qualifiées de hors-la-loi, de hors normes, d’anormales voire de monstrueuses[4], toute existence politique. Pour Arendt, elles sont libres car elles sont dans l’agir. Enfin, pour expliquer en quoi mon emprunt à Arendt est « constitutif », de mon objet, j’aimerais montrer combien Arendt continue de faciliter ma réflexion et mon interprétation sur des objets historiques : envisager de nouveaux objets propres à ma discipline et inscrits dans la question de l’émancipation, me permet de rejouer[5] le scénario de l’emprunt légitime et de vérifier ma propre cohérence. Dans cette perspective, j’aimerais conclure par une série de constats sur le « re-commencer » ou la fluidité du lien pluriel que je souhaite discuter sous l’angle de la diversité et sous celui de son activation dans un monde démocratique, néo-libéral et mondialisé.

La légitimité de cette démarche réflexive

Non spécialiste d’Arendt, face à des philosophes, je me trouve dans la position de l’élève qui a peur de faire des erreurs, ou encore dans un dialogue socratique sans Socrate pour me guider ou encore dans la position qui rappelle celle du pragmatique face au puriste. Néanmoins, j’emprunte à Hannah Arendt presque sans vergogne. L’emprunt, bien que généralement limité en volume (peut-être deux notes sur 70 dans un article), est essentiel à ma recherche car il me permet de fonder mon sujet conjointement avec le contexte, la construction de l’objet d’études [le suffragisme] et les sources disponibles. Si Arendt est l’objet d’une ou deux notes, elles sont au début de ma communication ou de mon article. Le plus souvent, elle n’est même pas dans les notes, mais elle est présente à mon esprit pour penser ou fonder l’objet d’études [le suffragisme] dans ce qu’il a de plus général c’est-à-dire que l’émancipation est avant tout politique et que ses opposants dans un pays démocratique ne pourront pas éternellement marquer des points. Pour répondre à la question d’Etienne Tassin, Arendt est arrivée par hasard dans ma vie professionnelle quelques années après avoir commencé à travailler sur la question de l’émancipation des Anglaises, quand un certain nombre de questions demandaient une lecture interprétative forte. Arendt m’a permis de prendre une distance nécessaire par rapport à mon sujet, de le regarder de l’extérieur, puis de le caractériser autrement. Pour autant, je reste fondamentalement une historienne. 

L’emprunt en sciences humaines et sociales est courant ; le savoir est catégorisé en disciplines nourries par des spécialistes qui se rencontrent parfois hors de leurs disciplines et mutuellement enrichissent leurs problématiques. Ce qui n’est pas la même chose que l’interdisciplinarité dans laquelle le croisement des méthodes sert à construire un objet commun. L’emprunt perd la logique disciplinaire initiale ; il garde le sens, mais peut difficilement avoir la même valeur ou la même envergure que dans la discipline d’origine. La façon de l’appliquer, mais surtout le périmètre d’application varie également. Je ne me pose pas la question de l’ensemble du système arendtien, même si j’estime pouvoir le réemployer comme il me convient hors de la discipline d’origine. En revanche, je ne suis pas intéressée par d’autres références philosophiques ou en quoi Arendt diffère ou non, parce que Arendt n’est pas mon objet d’étude. Mon usage est donc sujet à caution. Il est proche de l’instrumentalisation car il sert ce qui est déjà constitué : mon objet d’études. Peut-être insuffisamment développé pour un spécialiste d’Arendt ou incohérent par rapport à la méthode philosophique, il fait écho à l’émancipation des femmes britanniques, le suffragisme que j’examine. Il donne une cohérence logique à un ensemble que je construis à partir de sources, ensemble pour lequel j’ai l’objectif d’apporter de nouveaux éléments de savoir. J’importe Arendt pour servir aux historiens, même si, d’une certaine façon, j’en fige la compréhension.

Emprunter à Arendt consolide des thématiques communes à l’émancipation : l’altérité rejetée par le groupe dominant, est réclamée par le groupe en voie d’émancipation. Au nom de la liberté du sujet, ce dernier active des liens individuels et collectifs qui sont développés dans un nouvel espace politique, le suffragisme (et non pas seulement le suffrage), parallèle au premier[6]. La démarche politique suffragiste construit un milieu extérieur à la scène politique déjà formalisée qui refuse les femmes ainsi que leur droit de vote législatif. Sans être séparatiste, ce nouvel espace politique parallèle  détermine un milieu dont l’existence première est contestée par les opposants au droit de vote des femmes aux élections législatives. Inclusif en termes de sexe et de classe, contrairement au milieu politique formel et initial qui fonctionne sur l’exclusion de sexe et de classe[7], le suffragisme serait en passe de rivaliser et donc potentiellement de supplanter le milieu politique traditionnel construit sans les femmes et contre elles. Prudemment, les suffragistes n’envisagent pas une telle conquête, celle de remplacer l’espace public excluant les femmes, mais expriment leur objectif : intégrer ce premier espace public[8]. Cet espace public parallèle ou autre permet aux suffragistes d’exprimer plusieurs argumentaires; elles se réclament de la justice pour exiger l’égalité des sexes ou bien de leur mérite pour revendiquer une place ordinaire, dans le sens d’une position intégrée / normalisée, dans l’espace public dont la seule modification qu’elles envisagent est de les inclure.

L’activation du lien suffragiste et le « pouvoir commencer » d’Arendt

La politique comme activation du lien et la nouveauté/ potentialité de ce lien me confirme combien Arendt me permet de dessiner les frontières de mon objet. Le « pouvoir commencer » ancre l’émancipation tout comme la domination dans la caractéristique humaine. S’émanciper de la domination formelle masculine, dans la loi, se prononcer contre l’exclusion légalisée des femmes signifie-t-il la fin de la domination ? L’interpellation par les suffragistes contre la domination légalisée reste leur priorité. Explicitement, la  composition pratique avec la domination dite « réelle »[9], celle des pratiques politiques et sociales, reste une nécessité pour beaucoup puisque une fois électrices, pensent-elles, elles pourront résoudre l’évidence de leur infériorité dans une majorité d’esprits masculins. D’où l’intérêt d’un « pouvoir commencer » toujours reconductible afin d’établir une passerelle depuis l’égalité formelle à obtenir prioritairement et égalité réelle sur laquelle les suffragistes insistent puisque, après 1897, elles pensent le droit de vote comme un outil pour forger des pratiques égalitaires entre femmes et hommes au quotidien, leur seconde étape. Ainsi après avoir dénoncé la domination masculine dans et hors de la loi qui les asservit et réclamé formellement le droit de vote des femmes pour la combattre, une majorité de suffragistes visent l’égalité formelle avec les hommes, donc une existence légale et autonome.  Néanmoins, l’absence d’égalité réelle est constatée et déplorée, mais les suffragistes fondent leurs espoirs sur la fin des lois discriminatoires envers les femmes. Pour elles, réformer les institutions parce qu’elles excluent les femmes conduit à évaluer leurs pratiques exclusives et discriminatoires sans pour autant remettre en question les dites institutions. Sans leur capacité à l’exclusion donc, elles seraient presque parfaites : les suffragistes sont des réformatrices : elles veulent simplement intégrer le système qui leur conviendrait s’il acceptait les femmes comme il accepte les hommes : leur slogan commun à toutes les organisations le rappelle sans cesse : on the same terms as men.

Le lien entre suffragistes s’exprime sur le partage de la revendication qui est depuis les débuts de la campagne d’émancipation « on the same terms as men »[10] et ce dans tous les domaines et pas seulement celui du le droit de vote. Les suffragistes investissent d’abord la communauté partagée construite autour de l’objectif de la campagne, mais aussi la connaissance (horizontale) de celle et de celui qui partage cet objectif. L’objectif de l’émancipation est l’égalité entre les hommes et les femmes, et non pas l’égalité entre les femmes ou celle entre les hommes[11]. Il n’y a pas de revendication liée à la différence de classes, mais seulement  à l’inégalité entre les sexes. Toutes les femmes de toutes les classes par le biais de l’association ou  de la fédération d’associations entrent à égalité entre elles dans la campagne, même si elles appartiennent à différentes classes. Comme des hommes ont toujours fait partie des campagnes d’émancipation, les suffragistes hommes entrent aussi dans la campagne sur la base de l’inclusion par le simple fait qu’ils soutiennent le droit de vote féminin aux élections législatives[12]. Il n’y a pas de raisons requises au soutien et donc les motivations des unes et des autres ne sont pas considérées. L’antagonisme est impossible tant que la/ le suffragiste parle de cette position émancipatoire.

De même, la différence entre les partis politiques est neutralisée quand la position suffragiste est fondatrice. Par exemple, les Conservatrices suffragistes, tout en ayant rejoint les rangs suffragistes précédemment, se constituent en association (1908) et adhèrent à la grande fédération suffragiste la National Union of Women’s Suffrage Societies (NUWSS, fondée en 1897 par Millicent Garrett Fawcett) malgré l’opposition du parti conservateur et de sa section féminine, la Primrose League[13]. Elles montrent ainsi que conservatisme et suffragisme ne sont pas antinomiques, affaiblissant l’argumentaire anti-suffragiste qui ne peut plus se réclamer de l’ensemble des forces conservatrices alors que les anti-suffragistes se constituent en deux ligues, celle des femmes et celle des hommes, aussi en 1908. Pour autant, la raison pour laquelle les conservatrices suffragistes adhèrent au suffragisme est qu’elles  veulent empêcher le suffrage universel masculin[14], lui aussi en discussion. Ces conservatrices suffragistes, pourtant, s’opposeront à tout candidat conservateur qui ne sera pas suffragiste, en accord avec les autres suffragistes socialistes, libérales ou travaillistes. Ces dernières n’auront pas la même position sur le suffrage universel masculin, mais elles sont pourtant alliées sans aucune équivoque sur  le slogan fondateur « on the same terms as men », ce qui en 1908 signifie encore un droit de vote censitaire. D’ailleurs, beaucoup de ces femmes libérales, travaillistes ou socialistes seront accusées d’être des traitresses à la cause des hommes puisque officiellement ces partis revendiquent le droit de voter pour tous les hommes (manhood suffrage) ou pour tous les adultes (adult suffrage)  arguant que les femmes auront le droit de voter ensuite pour les premiers ou  en même temps pour les seconds, mais jamais avant aucun homme. Pourtant, dans la configuration du vote censitaire, des femmes, notamment des classes moyennes (majoritairement et non pas exclusivement), pourraient avoir le droit de voter immédiatement. Sans surprise, beaucoup de ces suffragistes (femmes et hommes) doutant du soutien de leurs camarades déserteront peu à peu les rangs des partis avant la Première Guerre mondiale[15]. Seul le parti travailliste change de position (1912) et conclut une alliance avec la NUWSS au moment des élections : il  affirme officiellement son soutien au droit de vote (censitaire) des femmes[16]. Au sein du parti libéral, la présence grandissante des femmes et de leurs revendications ne peut plus être ignorée. De plus, beaucoup de femmes libérales déçues quittent les rangs de leur section féminine pour rejoindre les travaillistes[17].

Si l’anti-suffragisme est la position fondatrice, les femmes et les hommes qui partagent leur opposition au vote parlementaire des femmes n’en partagent pas les raisons. Les premières pensent les hommes comme agresseurs (et non pas comme protecteurs) ; les seconds d’une misogynie aiguë pensent les femmes comme une espèce inférieure et peu performante. Ceci explique que, dans un premier temps, ils se soient organisé en deux ligues, celle des femmes et celle des hommes avant de fusionner ensuite. Notons qu’alors l’anti-suffragisme au féminin disparait de chez les anti-suffragistes comme si femmes et hommes étaient irréconciliables dans une quasi guerre des espèces où la seule règle est celle de l’exclusion discursive et légale des femmes, biens mobiliers  possédés par les hommes légalement/ « formellement » avant 1884, et encore « réellement »/ quotidiennement après[18]. Si la ligue des hommes anti-suffragistes est dominée par les conservateurs et les impérialistes, l’opposition au droit de vote féminin et la misogynie ne sont pas spécifiques à un parti plutôt qu’un autre. Tous les partis ont leurs anti-suffragistes tandis que les misogynes de toute allégeance affichent communément leur mépris haineux des femmes, fondateur de la virilité triomphante d’alors[19].

Dans tous ces cas, la position suffragiste[20] détermine une pensée et un positionnement autre que ceux qui sont alors offerts dans l’espace publique formel, soit le premier espace public par opposition à un second qui inclut toutes et tous sans considération de leur position autre que suffragiste. Le « pouvoir commencer » est certes une décision individuelle, mais ici il s’accompagne d’une plateforme (virtuelle) collective à laquelle les groupes et les individu-e-s adhèrent sans considérer les clivages habituels. Elles inventent un autre lieu, parallèle au premier espace public, où l’émancipation, majoritaire et dominante, prend forme dans la propagande et dans les esprits. Cette alliance informelle au-delà de toute autre allégeance rappelle les épisodes historiques de la structuration collaborative sur une thématique unique comme celle de l’abolition de la traite négrière dans les territoires britanniques (c.1780-1807) ou celle de l’abrogation des lois contre les maladies sexuellement transmissibles stigmatisant les femmes pauvres comme prostituées (1869-1886), deux campagnes précédentes dans lesquelles les femmes anglaises se sont beaucoup et visiblement investies, en premier lieu dans les associations mixtes ou celles exclusivement de femmes. Le suffragisme,  alliance citoyenne vertueuse d’associations et d’individu-e-s établit dans l’espace entre elles, entre eux, un lien qui à partir de la communauté d’opinion détermine l’action, la volonté de réformer le premier espace public. Ce dernier est archaïque dans le sens où il n’envisage pas que cette alliance suffragiste soit politique ; celle-ci est déclarée « sociale » pour mieux diminuer son importance et dédouaner le Parlement qui ne légifère pas. Cette alliance/ association (dans le sens d’interaction) historicisée par les suffragistes elles-mêmes appartient à un monde qui veut changer contre un premier monde qui le refuse lorsque les femmes sont concernées[21]. Ce monde suffragiste s’apparente en creux au modèle de la fédération dont la caractéristique essentielle est de fonctionner à plusieurs niveaux inclusifs,  ici pour la campagne pour le suffrage des femmes, et seulement pour elle. C’est aussi ainsi qu’il faut comprendre en miroir la structure formalisée de la fédération suffragiste, la National Union of Women’s Suffrage Societies (1897-1928), sur laquelle s’appuie essentiellement, mais plus largement, ce deuxième espace public où naît la rencontre, puis l’agir suffragiste.

Agency et « pouvoir commencer »

Le « pouvoir commencer » n’est pas une disruption, mais une potentialité que toutes possèdent. Elle précède l’agentivité (agency) qui relève de la construction argumentée pour soi. Les volontés /opinions individuelles y compris celles des femmes ne sont pas honteuses ; a contrario, elles traduisent un engagement au plus près des préoccupations de la personne qui pour exprimer son engagement au-delà de son environnement immédiat adhère à des positions et des groupements d’intérêts communs. Les actrices /acteurs [du suffragisme] ont « internalisé comme motivations, leurs valeurs partagées desquelles dépend directement la cohésion sociale … l’auto-connaissance des acteurs sociaux est constitutive en partie des pratiques sociales »[22]. Ces actrices sociales que sont les suffragistes peuvent modifier les normes établies du premier espace public, utilisant le second comme une serre protégeant et nourrissant leurs nouvelles normes dans un espace parallèle en attendant d’intégrer le premier espace public.  Le second, comme dédoublé par les suffragistes, permet la structuration d’une opinion publique ailleurs, hors du monde juridique, légal, traditionnel et exclusivement masculin, néanmoins selon les mêmes principes sans exclusive.

Le sujet suffragiste nait dans l’arrachement ; elle/ il s’extrait des normes imposées à toutes les femmes indifférenciées dans leur condition biologique. Un exemple intéressant est la campagne menée par des femmes (et des hommes) pour le droit des épouses à la propriété. Avant 1884, en se mariant une femme est dépouillée de tous les droits dont elle bénéficiait comme célibataire, en particulier le droit de propriété. Dans une démocratie censitaire, le droit de propriété est fondateur de la liberté politique, ici seulement celle des hommes. L’épouse perd la jouissance de tous les biens qu’elles possédaient avant le mariage, de tous ses gains pendant le mariage, au bénéfice du mari ; celui-ci est le propriétaire et l’administrateur de tous les revenus du couple, des enfants et du corps de l’épouse. Avant 1984, les épouses et les célibataires sont quasiment deux espèces de femmes tandis que les premières suffragistes affirment leur communauté politique en dehors du statut marital et que leurs opposants maintiennent l’exclusion discursive, économique et politique, de toutes les femmes tout en s’appropriant le corps des épouses. Ces dernières sont déclarées incapables juridiquement, donc sous tutelle permanente, comme des mineures à vie, comme de « grandes enfants »[23]. Elles ne sont pas « individues », ni individualisées au regard de la loi sauf comme bien mobilier[24] : comment pourraient-elles alors avoir des droits ? Après 1884, les épouses redeviennent des individues avec les droits (de propriété, de mobilité) qui étaient ceux des célibataires, mais elles n’ont pas pour autant  les mêmes droits que les hommes. Elles n’ont ni droits économiques ni droits politiques bien qu’elles puissent être propriétaires, signataires de contrats et dans certains cas riches, c’est-à-dire « le citoyen idéal » si ce n’est qu’elles sont femmes. Dans la chronologie du droit (retrouvé) de propriété, les épouses sont d’abord propriétaires et administratrices de leurs biens (1882)[25], puis enfin de leur corps (1884). Elles sont toujours exclues de l’espace public politique, cantonnées idéologiquement, mais non pas « réellement », dans un espace privé, celui de la famille, ce qui permet de dire que la question des femmes est sociale, mais non pas politique[26]. Les premières suffragistes considèrent en effet que cet espace dans lequel elles veulent agir est un espace citoyen et que via la citoyenneté qu'elles possèdent déjà, disent-elles, elles entrent dans un espace politique même si l’espace public dominant (de Habermas) est verrouillé contre les femmes. Je propose donc de parler d’un second espace public dans lequel elles vont créer ce lien politique, elles vont le nourrir et l’essaimer avant de conquérir le premier espace officiel lorsqu’elles seront formellement des citoyennes et des électrices. Selon Arendt, il s’agit bien d’une question politique puisque c’est l’espace entre les personnes (femmes et hommes) qui est de l’ordre de la politique[27].

 

Un avatar de l’impossible propriété de leur corps par les épouses avant 1884 est la campagne (1869-1886) menée par l’association que préside Joséphine Butler pour l’abrogation des lois contre les maladies contagieuses (c’est-à-dire vénériennes)  qui pose la question suivante : à qui appartient le corps des femmes ?[28] Les Contagious Diseases Acts, lois contre les maladies vénériennes (LMV) votées entre 1864 et 1867, sont destinées à lutter contre ces maladies dans les villes et ports de garnison. Ces lois d’exception ne s’appliquent pas à l’ensemble du territoire ni de la population. Les LMV ne concernent pas les clients, militaires et marins, mais les prostituées ainsi pointées comme seules responsables de la contamination. La prostituée déchue moralement l’est aussi médicalement, en transmettant ces maladies vénériennes qu’on ne sait pas vraiment guérir. C’est donc un problème de santé publique, hommes et femmes se contaminant mutuellement sans le savoir, ce qui est connu à partir de 1859. Ainsi, d’emblée, la loi est une interprétation idéologique du diagnostic médical puisque seule la prostituée est proclamée dangereuse. Butler, libérale, conteste à l’Etat le droit de contrôler les corps féminins (un autre exemple du « pouvoir commencer » précédant l’argentivité). L’argumentaire de la campagne repose sur la définition politique de l’individu. Depuis le xiie siècle, puis le xviie siècle (1679), l’Habeas Corpus rappelle au pouvoir exécutif qu’il ne peut pas emprisonner sans justification les sujets anglais. Toutes les étapes des LMV constituent donc une violation des libertés individuelles : interpellation sans raisons, examen gynécologique sans consentement et détention sanitaire sans recours possible nient l’Habeas Corpus en tant que loi tout en soulignant au pied de la lettre (de fait « Non Habeas Corpus ») l’appropriation illégale du corps féminin prostitué ou repéré comme tel. Le deuxième argument est tout aussi politique. Si les maladies vénériennes sont un problème de santé publique, l’État est pris en flagrant délit d’inefficacité et d’injustice ; abusant de son autorité, l’État affirme la culpabilité des femmes, tout en ignorant ceux que Butler et ses compagnes appellent les « instigateurs du vice ». Indignées, elles dénoncent ainsi le déséquilibre en matière de moralité sexuelle qui accorde aux hommes une sexualité hors mariage alors que les relations sexuelles des femmes sont strictement limitées au couple légitime : aux hommes la virilité instrumentalisant le corps féminin, dont celui des prostituées, aux prostituées la persécution et aux épouses la contamination. Si leur corps appartient aux épouses comme aux célibataires après 1884, il devient impossible à l’État anglais de confisquer les corps féminins à leurs propriétaires. Les LMV sont finalement abrogées (1886) ; l’année précédente, l’âge du consentement sexuel[29] des filles passe de 13 à 16 ans, ce qui était déjà l’âge de la majorité sexuelle des garçons (on the same terms as men).  

En 1884, la liste des interdits faits aux femmes est encore longue, mais, nouvellement actrices de leur émancipation dans la loi, les suffragistes voient le droit de vote parlementaire comme un droit essentiel, celui qui permettra aux autres campagnes d’être victorieuses. Le sujet femme propriétaire et individue devient le fer de lance de la lutte des suffragistes des deux sexes pour qu’elle bénéficie des mêmes droits que les hommes et afin qu’elle inscrive au calendrier parlementaire les problèmes que rencontrent les femmes en général et les plus pauvres en particulier. Leur « réussite » est l’égalité formelle entre les sexes qui est partiellement atteinte en 1884 sur le plan de la propriété ; l’enjeu ensuite est de gommer dans la loi le fait que l’individu hommes dispose de droits que l’individue femme n’a pas comme le vote ou l’accès à l’éducation pour les filles des classes moyennes et laborieuses.  L’impossibilité de la fin de la domination est semi formulée, mais celle-ci n’est pas l’objectif prioritaire des suffragistes.

Le lien suffragiste est très fort puisque dans l’organisation politique du mouvement, jamais le parti  politique établi n’est un enjeu, puisqu’aucune des organisations ne revendique une affiliation partisane. Les femmes interdites de parti  sont affiliées dans des sections féminines,  et sont subsidiaires sauf au sein du suffragisme, à partir de la fin des années 1890, où elles construisent ce nouveau lien politique au service de la revendication unique, sans état d’âme et sans rivalités partisanes. Ce collectif progressivement immense n’est pas un parti, mais une fédération informelle de personnes mobilisées sur une seule revendication, celle qui permettra à toutes les autres d'aboutir, pensent les suffragistes, lorsque la citoyenneté des femmes sera enfin formalisée dans le droit de vote. 

Le «  re-commencer » et la fluidité du lien 

Au sein du suffragisme, toutes les identités sont acceptées si l’une d’entre elle est suffragiste. L’inclusion systématique a plusieurs objectifs : elle revendique le suffragisme comme fédérateur, comme un ciment politique pour répondre notamment à l’accusation de désordre et de fragmentation du corps politique dont seraient responsables les suffragistes. Deuxièmement, il faut compter ses forces et montrer aux antis que les suffragistes sont nombreuses, diverses et déterminées, ceci pour répondre à l’argument encore utilisé avant 1910 que les femmes ne veulent pas du vote. Enfin l’inclusion qui est la base de la  pratique politique suffragiste en est également le principe fondateur ; l’inclusion répond à et inverse l’exclusion des femmes de la politique formalisée de l’espace public officiel ; elle propose un autre modèle tout en promettant l’inclusion à tous s’ils acceptent les femmes. C’est pour les suffragistes la preuve qu’elles ne sont pas contre les hommes, mais qu’elles travaillent pour eux.

 

Le lien devient le lieu de la diversité et des loyautés partagées (« divided loyalties »). Puisque toutes et tous peuvent s’affilier au suffragisme simplement par l’affirmation de leur position suffragiste formulée avec le slogan on the same terms as men, les affiliations autres que suffragistes sont nombreuses et de nature variable pour l’ensemble du groupe, mais aussi souvent pour une même personne. De quelles affiliations s’agit-il ?

Les affiliations politiques recouvrent l’ensemble du spectre des partis et des syndicats ainsi que, bien entendu, des sections féminines des partis. Si le parti conservateur est une affiliation minoritaire et le parti libéral une composante majoritaire pour les suffragistes, elles/ils appartiennent à toutes les tendances partisanes, sans rivalité apparente lorsqu’elles/ils parlent ou militent du coté suffragiste. Il est aussi évident que les partis et syndicats et sociétés socialistes[30] fournissent un contingent important, en tout cas, celles et ceux qui sont plus susceptibles de militer aussi pour le droit de vote des femmes. Et inversement, il a fallu aux partis et syndicats réfléchir à la question suffragiste (au-delà de la simple opposition) pour ménager leurs adhérents masculins, progressivement moins indifférents, et pour les libéraux massivement de plus en plus suffragistes, en contradiction avec la ligne du parti et surtout celle du gouvernement libéral au pouvoir depuis 1906. Toutes les classes sociales sont concernées par ce mouvement. En Angleterre, plus de 30% des ouvriers (masculins) électeurs depuis 1867 pour certains, et 1884 pour d’autres, donnent leur voix au parti conservateur. Une majorité de leur voix vont au parti libéral qui est le parti de la réforme, qui défend la position du vote universel masculin avant celui du vote féminin dont les suffragistes font la promotion, forcément censitaire puisque le droit de vote masculin est alors censitaire. Souvent taxé d’être un mouvement bourgeois en particulier par les libéraux et les premiers travaillistes[31], le mouvement suffragiste se diversifient dans les années 1890 lorsque les ouvrières le rejoignent massivement, encouragées par Millicent Garrett Fawcett la présidente de la grande fédération suffragiste (1897) qui construit une voix nationale,  composée de celles des diverses sociétés suffragistes existantes à l’échelle du pays.

Si ce sont les affiliations religieuses que l’on regarde, le suffragisme est certainement œcuménique ; toutes les appartenances religieuses sont non seulement présentes implicitement chez les individu-e-s suffragistes, mais les associations adhèrent à la plateforme en tant que telles rendant explicite leur soutien et délibéré leur visibilité. Adhèrent à la plateforme suffragiste les associations et ligues anglicane (Church League for Women's Suffrage, fondée en 1909), catholique (Catholic Women's Suffrage Society, 1911), juive (Jewish League for Woman Suffrage 1912), quaker (Friends' League for Women's Suffrage [1911 ?]), qui sont des groupes généralement mixtes. De même, le suffragisme se décline en associations corporatistes, loin des syndicats qui négligent leurs adhérentes et la question du travail féminin. Ainsi les actrices (Actresses’ Franchise League, 1908), les professeures de gymnastique (Gymnsatic Teachers’ Suffrage society, 1908) ou encore les opératrices de l’industrie textile adhérentes de North of England Society for Women’s Suffrage (1897)  défilent sous leur bannière lors des grandes manifestations suffragistes. Enfin, la géographie suffragiste se développe à l’échelle du territoire ; les plus grandes villes créent une association suffragiste locale à partir 1866[32], puis les villes moyennes, et enfin les petites villes comme Teignmouth (Devon) en 1913. Ainsi l’espace public parallèle s’étend et s’intensifie par le nombre de sociétés qui le compose. Après 1906, la NUWSS, société dite politique, se partage le terrain avec deux autres sociétés suffragettes, plus modestes en termes d’adhérentes, mais qui créent des branches dans toutes les grandes villes et certaines villes moyennes, si bien que la militante suffragiste choisit parmi plusieurs possibilités. Le slogan on the same terms as men les fédère toutes, la différence concerne les moyens d’action[33].

L’agir est omniprésent pour toutes ; elles organisent leur communauté parallèle par tous les moyens à disposition, recrutement, publications, manifestations, levée de fond, discours et argumentaires. Puisqu’être suffragiste labellise une appartenance, la question des rhétoriques suffragistes n’est pas source de division, mais inclut différentes traditions à la fois, celle des droits naturels qui dans l’état libéral au sens politique du terme au XIXe siècle tend à s’opposer à l’action administrative et à la centralisation du pouvoir. La tradition du précédent sert une vision légaliste et juridique de la citoyenneté formelle ainsi que d’une citoyenneté quasi mythique dans laquelle la liberté de l’individu est le fondement du groupe. Par le passé, l’individu était fondé à se rebeller contre par exemple la puissance de l’Etat et à obtenir la garantie d’une charte contre les abus du pouvoir royal. De même, la contestation de la législation injuste envers les femmes  peut servir l’argumentaire de la rébellion contre l’État,

que certaines par la violence, d’autres par la résistance passive promeuvent[34]. Néanmoins le lien devient le lieu d’un sujet qui s’est choisi et a déterminé son périmètre d’action dans un espace politique nouveau ou parallèle, mais seulement temporairement séparatiste.

Le lien  devient la perpétuelle affirmation de soi tandis que la répétition de l’agir est formatrice, mais non pas stérile. Les suffragistes femmes et hommes peuvent donc décliner leur existence comme des moments différents dans lesquels elles/ ils reprennent là où elles /ils s’étaient précédemment arrêté. Il ne s’agit pas d’existence multiple, mais plutôt de moments fondateurs de l’agir, répétés puisque la personne revient dans ce moment dont elle part aussi pour y revenir plus tard. Tous ces moments se succèdent de façon fluide car la personne reste la même, mais elle active un agir différent selon les moments. Loin d’être une écervelée qui ne sait pas ce qu’elle veut comme la caricature la misogynie ambiante, la suffragiste est tour à tour une individue qui jouit de ses droits et libertés et exige de posséder les mêmes que les hommes ; une citoyenne parce qu’elle analyse les dimensions de son quotidien et qu’elle déclare que les femmes sont citoyennes et négligées à tort par l’autorité politique ; une épouse et une mère dans un quotidien différent selon les classes sociales, mais renforçant et protégeant les liens entre les membres de la famille ; une militante  dont l’hésitation originelle et l’inexpérience ont fait place à la maturité politique soutenue par un collectif de femmes et d’hommes doués des mêmes droits et devoirs, en attendant de les avoir partout et tout le temps.

 

Toutes ces responsabilités incluent la puissance affective qui, elle aussi, les conduit vers une amélioration progressive du statut des femmes (et des enfants) jusqu’à leur émancipation formelle dans la législation. L’agir des femmes, tel que le suffragisme le déploie, n’est pas détruit ou inhibé par le fait que les femmes seraient des êtres de l’émotion et non de la raison. Ce faisant, elles critiquent non seulement une des causes officielles de leur exclusion idéologique, mais aussi contestent la seule virilité pour arbitrer le rapport entre les sexes. Elles démontrent ainsi que politisation et nature de l’individue femme ne sont pas antinomiques ; elles naissent de différentes expériences coexistant (ou mondes selon Arendt) qui toutes doivent être préservées, et qui sont alternativement  mises à distance selon le  moment vécu.

Pourquoi l’expérience politique de l’individu-e devrait-elle nier l’expression  émotionnelle, chez les femmes et les hommes ? Les suffragistes réclament l’autonomie de jugement dont les caractéristiques varient d’une personne à l’autre tout comme les normes sociales d’une période prescrivent comportement et expression différentes selon les sexes. Le lien pour Arendt n’invoque pas une capacité particulière des individu-e-s, mais fait confiance à leur capacité de jugement pour un monde démocratique et apaisé, y compris dans une (future) mixité quotidienne ordinaire comme le souhaitent les suffragistes et avant elles Mary Wollstonecraft[35].

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En guise de conclusion, je me demande si l’emprunt disciplinaire ne fonctionne pas mieux dans des espaces culturellement proches : Arendt, américaine d’adoption, produit-elle une philosophie politique plus parlante pour les espaces politiques anglophones en ce qu’ils sont le lieu de l’histoire de la démocratie libérale anglaise et américaine ? J’ajoute que la théorie de la justice de Rawls tout comme le lien permanent d’Arendt, même s’ils doivent être historicisés, fonctionnent très bien pour examiner la démocratisation en marche de l’Angleterre du XIXe siècle : le modèle démocratique dit anglo-saxon reposant sur l’individu, le collectif n’étant qu’un agrégat de ceux-ci, et la réforme étant le moteur de la négociation politique. Pour autant, que faire de la conscience du lien selon Arendt dans un monde globalisé où la  prégnance culturelle chez un-e individu-e  semble bien la faire se replier sur sa communauté ? Ou encore comment pourrait s’incarner «  le pouvoir commencer » démocratique dans un monde globalisé encore démocratique? Les philosophes ont sans doute la réponse.



[1] Hannah Arendt,   Qu’est-ce que la politique ?, trad. S. Courtine-Denamy, Paris : Seuil, 1995 [1950-59].

[2] Arendt, Ibidem, « Introduction à la politique II », p. 70-71. 

[3] Ibidem, p. 42-43. 

[4] Par exemple, Richard Powhele, « The Unsex'd Females », Londres, 1798. Dans ce poème, l’auteur, obscur aujourd’hui, dé-nature Mary Wollstonecraft et d’autres femmes qui perdent leur appartenance sexuelle à cause de la connaissance : hors normes, elles deviennent monstrueuses. 

[5] De le recommencer indéfiniment dans une fluidité intellectuelle incontestable légitimée par le processus permanent et indéfiniment reconductible du “pouvoir commencer”, de l’agir.

[6] Myriam Boussahba-Bravard, Suffrage Outside Suffragism, Women’s Vote in Britain, 1880-1914, Basingstoke & New York: Palgrave Macmillan, 2007, « Introduction », p. 2-31, p. 2.

[7] Le suffrage est censitaire et masculin.

[8] Boussahba-Bravard, Ibidem, p. 6-13. Remarquons que les ouvrières et ouvriers ont exactement le même souhait avec un fonctionnement assez similaire. Ils veulent intégrer le droit de vote ainsi que la consommation et les loisirs dont ils s’approchent progressivement au cours du temps sauf que les ouvrières comprennent qu’elles doivent miser sur d’autres femmes plutôt que sur leurs compagnons de classe pour accéder au vote.

[9]  Par exemple, Teresa Billington-Greig, Towards Women’s Liberty, Londres : Simpkin, 1907.

[10] Au sein du vote censitaire, toutes les positions peuvent se décliner : suffrage masculin, suffrage féminin, suffrage adulte et anti suffragiste. Cependant, la revendication à l’égalité des sexes reste fédératrice.

[11] Ceci serait le champ plus large  d’études de genre.

[12] Alors qu’il y a toujours eu des hommes suffragistes, les associations masculines de suffragistes se créent seulement au début du XXe siècle comme Men’s Committee for Justice to Women (fondé en 1909), Men’s Federation for Women’s Suffrage (c.1912), Men’s league for Women’s Suffrage (1907), Men’s Political Union for Women’s Enfranchisement (1910).

[13] Philippe Vervaecke, « The Primrose League and Women’s Suffrage »; Lori Maguire, « The Conservative Party and Women’s Suffrage », in Boussahba-Bravard, Suffrage Outside Suffragism, p. 180-202, p. 52-76.

[14] Elizabeth Crawford, The Women’s Suffrage Movement, A Reference Guide 1866-1928, Londres & New York: Routledge, 2001 [1999], p. 138:  [Déclaration fondatrice] : “Conservative and Unionist Women’s Franchise Association. « To Form a bond of union between all Conservatives and Unionists who are in favour of the removal of the sex disqualification and the extension of the franchise to all duly-qualified women. […] To maintain the principles of the Conservative and Unionist Party with regard to the basis on which the franchise should rest, and to oppose manhood suffrage in any form. »

[15] June Hannam, « Socialist Women and Women’s Suffrage in Bristol, 1910-1920 »; Pat Thane, « Woman in the Labour Party and Women’s suffrage »; Linda Walker, « Gender, Suffrage and Party: Liberal Women’s Organisations, 1880-1914 » in Boussahba-Bravard, Suffrage Outside Suffragism, p. 157-79; p. 35-51; p. 77-102. Myriam Boussahba-Bravard, « Les Edouardiennes et le parti libéral : quelles femmes ? Quel parti libéral ? » in Revue Française de civilisation britannique Le Parti libéral en Grande-Bretagne 1906-1924, volume 16.2, Paris : Presses de la Sorbonne nouvelle, 2011, 75-98, p. 89-96.

[16] Krista Cowman, Mrs. Brown is a Man and a Brother: Women in Merseyside’s Political Organisations, 1890-1920. Liverpool: Liverpool University Press, 2004.  Comme aucune élection législative n’a eu lieu entre  1912 et la Première Guerre mondiale, il est impossible de savoir ce que le résultat politique aurait été.

[17] Boussahba, art. cit., p. 94-6.

[18] Cette loi de 1884 déclare les épouses propriétaires de leur corps, et non plus leur mari, leur permettant de devenir des individues à part entière, si ce n’est qu’elles, comme les femmes célibataires, ne sont pas électrices au niveau national.

[19] Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine & Georges Vigarello, Histoire de la virilité, t. 2 Le triomphe de la virilité. Le XIXe siècle, Paris : Seuil, coll. Sciences humaines, 2011.

[20] Pourquoi n’y a-t-il pas eu de plate- forme anti-suffragiste ? Parce que ce n’est pas un nouveau positionnement ; au lieu du « pouvoir commencer » d’Arendt, il y a simplement  une volonté de continuer, sans rien changer.

[21] Carole Pateman, The sexual Contract, Stanford University Press, 1988.

[22] Anthony Giddens, The constitution of Society: Outline of the Theory of Structuration, Berkeley: university of California Press, 1984, “Introduction”, p. XXXVI-VII.

[23] Philip Dormer Stanhope, Earl of Chesterfield, Lord Chesterfield’s Letters 1737-1767, Oxford: Oxford World’s Classics, 1992 [1777], Lettre 35 à son fils, 5 Septembre 1748: « Women, then are children of larger growth. They have an entertaining tattle, and sometimes wit; but for solid, reasoning good-sense, I never knew in my life one that had it ».

[24] Stéphanie Prévost, « For A Bunch of Blue Ribbons: Taking a Look at Wife-Selling in the Black Country and the West Midlands», The Blackcountryman Magazine, Autumn issue 2016, p. 51-57.

[25] Neil Davie, L’évolution de la condition féminine en Grande-Bretagne à travers les textes juridiques fondamentaux, Lyon : ENS éditions, 2011. « Loi de  de 1882 relative à la propriété des femmes mariées », p. 70-87 : les termes de la loi s’inquiètent  des conséquences pour les maris possédants qui vont perdre leurs biens.

[26] Amanda Vickery, “Golden Age to Separate Spheres? A Review of the Categories and Chronology of English Women's History”, The Historical Journal 36/2 (1993): 383-414.

[27] Arendt, op.cit., Fragment 1, p. 43.

[28] La bibliographie sur cette campagne est très nombreuse et détaillée. Pour une consultation rapide et en français, Myriam Boussahba-Bravard, « A qui appartient le corps des femmes ? Prostitution et féminisme au XIXe siècle en Angleterre »,  in  Gabielle Houbre et al, Prostitutions, des représentations aveuglantes, Paris : Musée d’Orsay – Flammarion, 2015, p. 23-34.

[29] En langue anglaise, la terminologie s’intéresse au consentement c’est-à-dire au point de vue de l’individu. J’ai choisi de garder la terminologie anglaise ici, mais traduite en français. Sexual consent / « majorité sexuelle ».

[30] Par exemple la Société Fabienne crée en 1884 est une des sociétés dites socialistes, bien que le terme social-démocrate soit plus adapté. En 1908, le groupe des Fabian Women se constitue pour mieux se concentrer sur les conditions de vie et de travail des Anglaises, voir Sally Alexander (Introduction), Women’s Fabian Tracts, Londres & New York : Routledge, 1988.

[31] Officiellement le parti travailliste  est fondé en 1906 lorsque les premiers députés travaillistes sont élus et alliés au nouveau gouvernement libéral. Avant cette date, le Labour Representation Committee (1900) regroupe la mouvance travailliste d’associations de différentes natures, syndicats, associations et petits partis comme l’Independent Labour Party (ILP).

[32] Pour les villes qui n’en ont pas encore. La première association suffragiste de Grande-Bretagne est fondée en 1851 par Anne Knight à Sheffield, Sheffield Female Political Association, dont la trace se perd en 1853, sans doute  liée à la disparition des associations chartistes, mais non pas de leurs idées.

[33] Parmi les trois associations dites politiques, la fédération NUWSS est légaliste, souvent appelée « constitutionnaliste ». L’association suffragette des Pankhurst, Women’s Social and Political Union (WSPU) soutient la rébellion des femmes et les méthodes illégales jusqu’à la violence de l’action directe à partir de 1908. Après avoir critiqué l’autocratisme de la WSPU un groupe de fondatrices du WSPU  fait scission (1907) et crée la Women’s Freedom League; elle reste suffragette c’est-à-dire qu’elle prône des méthodes illégales, mais elle refuse tout violence et s’inscrit dans la tradition anglaise de la résistance passive.

[34] Sandra Holton, Feminism and Democracy: Women's Suffrage and Reform Politics in Britain, 1900-1918, Cambridge University Press, 2003; Myriam Boussahba-Bravard, « Résistance passive et citoyenneté : la rébellion de la contribuable anglaise. 1900-1914 », Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine 2009/2, n° 56-2, p. 104-134.

[35] Mary Wollstonecraft, Vindication of the Rights of Woman, Londres, 1792.